Chapitre 1 – L'Objet Précieux
A travers la tempête qui se déchaînait, balayés par les vents tourbillonnants, fouettés par les lames de fond, des hommes se battaient. Ils se battaient parce que c'était leur devoir. Ils n'étaient pas effrayés par la nature mais accoutumés à ses caprices. Malgré le danger qu'ils encouraient dans ces moments-là, ils n'avaient aucune peur, aucune crainte. Leur navire était solide. Ils avaient vu des mers et des océans sans dessus dessous. Mais surtout, ils faisaient confiance à leur capitaine.
Le capitaine Teauximer, lui, gardait son sang froid habituel. Il commandait son équipage avec force et efficacité. Il était responsable de tout et de tous. On lui avait confié une mission, celle d'apporter des marchandises en Extrême-Orient. Dans quelques jours, il en aurait fini. Ce voyage avait été long et pénible. Mais avant de penser à leur arrivée, il lui faudrait passer cette sale tempête.
- Tonnerre de cornes à cocu, grogna-t-il. Jeannot ! Il me faut quelqu'un pour aller décoincer Martin. Une caisse lui est tombée dessus. Il a la jambe de droite de foutue, de la vraie bouillie. En même temps trouve-moi Doc. Je me demande bien où il est encore allé cuver son vin celui-là.
Le capitaine occupé par la navigation du vaisseau, par les dégâts dus à la tempête et par les incartades de Doc, ne pouvait rien faire pour Ouistiti et son mal de mer.
Ce jeune écossais de mère française avait voulu s'engager dans la marine marchande française. Il avait la double nationalité franco-britannique. Son véritable nom était Etienne Wark. Tout le monde l'appelait Ouistiti car il était le plus jeune, treize ans, et parce qu'il était aussi habile et rusé qu'un singe.
La veille, Ouistiti avait eu sa première soûlerie. Comme tout un chacun peut le deviner, il avait eu sa première gueule de bois à son réveil le matin. S'il était malade, c'était sa faute. Aussi ne se plaignait-il pas. Pourquoi y avait-il eu une tempête juste ce jour-là ? Il n'avait pas de chance.
Ouistiti était en train de vomir par-dessus bord lorsqu'il entendit qu'on l'appelait. C'était Jeannot qui lui demandait de chercher Doc, son compagnon de la veille. C'est ainsi qu'il passa toutes les cales en revue jusqu'à ce qu'il le trouve dans la cuisine. Doc dormait paisiblement dans un tonneau vide qui, au début du voyage, était rempli de pommes. Le jeune garçon commença par secouer gentiment le vieil homme. Il ne se réveillait pas. Il secoua plus fort. Toujours rien. Puis plus fort. Là, le médecin aux cheveux blancs décida d'ouvrir les yeux.
- Que fais-tu là Ouistiti ? Tu devrais être sur le pont.
- Oui ! Je sais. Mais on m'a envoyé te chercher. On a besoin de toi.
- Pourquoi ? Ils ne peuvent pas me laisser dormir en paix ? Bougres de dieux…
- Je crois que c'est Martin. Une caisse lui est tombée dessus. On m'a dit qu'il avait eu sa jambe droite aplatie comme une crêpe. C'est urgent !
- Bon, du calme ! J'arrive !
Ouistiti dut aider Doc à sortir de son tonneau, il s'était coincé le derrière dans le fond. Une fois sur ses deux jambes chancelantes, Doc suivit Ouistiti qui était déjà loin devant lui. Après quelques minutes, ils se retrouvèrent dans les cales où les caisses de marchandises étaient entreposées. Ce n'était pas beau à voir. Une corde empêchant les caisses en bois de se promener au gré des roulis du bateau s'était coupées. Martin était coincé. Des hommes essayaient de le secourir sans trop le bouger. Doc s'approcha de l'homme blessé, lui tâta le pouls.
- Ouistiti ! Apporte-moi du rhum !
- Tu ne crois pas que t'en as assez bu ?
- Ce n'est pas pour moi. Vite ! Dépêche-toi ?
Doc avait prit cet air grave que Ouistiti commençait à bien connaître. Dans ce cas-là, il ne fallait pas rigoler. C'était donc du sérieux. Il fit le plus vite qu'il put.
- Tiens, garde sa tête relevée comme ça… Bien… je vais lui faire un garrot. En attendant, fais lui boire le rhum.
Le garçon fit ce qu'on lui demandait sans attendre. Martin souffrait. Cela se voyait sur son visage. Ses yeux étaient presque jaunes, ses traits crispés. Il tremblait et gémissait. Il avait froid et pourtant était trempé de sueur. Ouistiti remarqua que cet homme mourant essayait de lui dire quelque chose. Il approcha son oreille de la bouche de Martin.
- Gamin… prends… la chose qu'il… Heu !... qu'il y a dans ma… dans ma poche… Heu !... Garde la pour… toi et ne… ne la montre jamais personne… Heu !...A personne, tu me le promets ?...
- Martin tiens bon, Doc arrive. Il n'en a pas pour longtemps. Fais pas l'idiot pour une fois… Martin ! Tiens bon !
Ouistiti pleurait, parlait, criait en même temps. Il paniquait tout simplement comme un enfant de treize ans qui n'a jamais vu la mort d'aussi près. Comme un enfant de treize ans qui ne sait pas encore pourquoi il faut mourir un jour. Il secouait Martin pour ne pas qu'il s'endorme dans ses bras.
- Tu me le… promets ?...
- Oui, je te le promets Martin ! Mais ne meurs pas, tiens bon !
- Merci…
Et il mourut en prononçant le surnom du gamin. Ce dernier le bougeait en tout sens. Il commençait à prendre conscience de la mort. Maintenant, il la connaissait de près. Il fit ce que lui avait demandé cet homme avant de s'éteindre. Il enfonça sa main dans la poche du pantalon usé et en sortit un vulgaire bout de ficelle avec une médaille.
La médaille était sûrement de l'or. Elle était ronde et aussi large que la paume d'une main. Le métal était travaillé avec finesse et beauté. Des pierres précieuses dessinaient un animal étrange, une sorte de dragon comme on en voyait sur les vases en porcelaine de Chine. Les écailles du dragon étaient formées par de petites pierres de jade d'un vert éclatant nuancées avec des pierres d'émeraude. Les yeux étaient figés par deux superbes rubis.
Ouistiti se cacha rapidement dans un coin. Il surveilla que personne ne puisse le voir. Une chose pareille était trop visible et ne manquerait pas d'attirer la convoitise. Mais ce qu'il voulait en priorité, c'était tenir la promesse qu'il avait faite au marin. Il reposa ses yeux sur l'objet fascinant qu'il tenait entre ses mains. Il le fit tourner entre ses doigts pour voir l'autre face. Quelle stupéfaction ! Un autre dessin y était gravé, encore plus somptueux que le premier.
C'était un guerrier chinois des temps anciens. L'homme tenait une épée, ou plutôt un sabre dont la lame blanche scintillait. Ouistiti n'en était pas certain. Etaient-ce vraiment des diamants qui représentaient l'acier de l'arme ? Le jeune garçon avait les yeux illuminés par tous ces joyaux. Plus il les regardait, plus il avait l'impression que des étoiles éblouissantes de mille feux dansaient dans sa tête. Devenait-il fou ? Rêvait-il ? Etait-ce vrai ? Il ne savait plus que penser ni que faire.
Tout à sa contemplation, ouistiti n'avait pas entendu que Doc l'appelait. C'est pour cela qu'il sursauta lorsqu'il sentit quelque chose rebondir sur son crâne. C'était Doc qui lui avait lancé une des pommes dont il s'était approvisionné.
- Eh ! Ouistiti ! Tu ne vas quand même pas m'en vouloir toute ta vie si tu es malade ? Je sais qu'hier soir je t'ai incité à boire et que ce matin tu as mal partout. Mais crois en mon expérience, à chaque fois c'est pareil.
Doc essayait de distraire Ouistiti. Depuis le départ du port de Marseille, il l'avait prit sous son aile. Un vieil ivrogne comme lui avait besoin de quelqu'un à qui se confier. Il parlait et se comportait avec lui comme avec un disciple. Il lui racontait ses souvenirs les plus inavouables. Pour embellir ses histoires, la plupart du temps, il inventait les détails. Il lui apprenait la médecine. Celle qu'il avait apprise à l'Université de Montpellier et celle qu'il avait apprise lui-même en traversant le monde.
Ouistiti, lui, ne s'en plaignait pas. Il adorait ce vieux fou de Doc. Il le trouvait sénile, amusant et fascinant à la fois. Il aurait aimé en savoir autant que lui sur les humains et leurs façons de vivre. Il savait que les aventures qu'il lui narrait étaient presque toutes amplifiées, mais Doc n'était pas un marseillais pour rien. En échange, le gamin lui contait les légendes de son pays natal. L'Ecosse lui manquait bien un peu. Il n'avait pas voulu s'engager dans la marine britannique. Il avait les Anglais en horreur. Chaque fois qu'on lui demandait pourquoi il ne pouvait pas les voir, il répondait : « Pour les mêmes raisons que les Corses n'aiment pas les Français ! ».
Ce jeune garçon plein de vigueur avait une intelligence et une perspicacité rares pour son âge. Il adorait apprendre. Il parlait plusieurs langues dont l'anglais, sa langue paternelle, et le français, sa langue maternelle. Il conversait aussi le flamand, le catalan et l'allemand. Malgré toute l'application qu'il y mettait, il gardait toujours cet accent si particulier aux écossais, cette façon de rouler les « r » entre autre. C'est peut-être parce qu'il aimait en savoir le plus possible sur les hommes, quelles soient leurs races, us et coutumes, qu'il avait décidé de fuir de chez lui pour s'engager dans la marine marchande française. Il avait voyagé à pieds et en charrettes de Glasgow, sa ville natale, jusqu'à Douvres. Là, il avait réussi à se faire enrôler comme mousse pour traverser la Manche et arriver en France. De Lille, il avait envoyé une lettre à sa mère pour ne pas qu'elle se fasse trop de soucis. Puis, il avait trouvé un petit boulot pour payer son trajet jusqu'à Marseille. Une fois arrivé à destination, il s'engagea, trichant sur son âge, déjouant les lois avec l'aide des voyous qui traînaient généralement sur les quais. A bord, il essaya de se mélanger avec les autres marins. Doc fut le premier à s'apercevoir qu'il était très jeune, d'où leur amitié. A la suite, tout l'équipage du navire fut au courant. On le garda quand même, on ne pouvait pas faire demi-tour. De toute façon, on le respectait pour son travail bien fait. Il était la mascotte du bateau.
Ouistiti rangea son précieux trésor en passant la corde autour de son cou, la médaille sous sa chemise. D'un seul coup, il mit la main devant sa bouche et courut sur le pont. Doc le suivit. Il le retrouva penché sur le bord en train de vomir une fois encore. La pluie, toujours aussi dense, continuait de marteler tout ce qu'elle touchait. Plus Mirabelle – qui était le nom du navire – tanguait, plus Ouistiti se sentait mal. Il réussit cependant à se glisser jusqu'à la cale qui servait de dortoir. Il s'allongea dans le premier hamac venu. Quelques heures plus tard, il dormait.
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